Archives mensuelles : décembre 2015

Les dernières potières d’Ait Ouarzedine

Malika, de l’association Dena qui oeuvre pour le redynamisation des villages, le maintien de la population locale et la préservation des « savoir faire » en Algérie, nous raconte le travail des potières du village d’Ait Ouarzedine. 

Le témoignage ci -dessous est extrait d’un projet de film de l’association Dena. 

A travers ce récit, on comprend l’importance de préserver ce savoir faire ancestral… 

Elles s’appellent Ouardia, Melha, ce sont les 2 dernières potières artisanes du village d’Ait Ouarzedine. Habillées dans leurs tenues traditionnelles colorées, elles confectionnent plats, jarres, assiettes comme le faisaient leurs aïeules.
Quand on leur demande comment elles ont appris ce savoir-faire, elles répondent qu’elles ont regardé leur mère et leur grand-mère…
Elles répètent des gestes qu’elles ont vu faire. La transmission s’est faite de mère en fille, depuis des générations.
La modernité n’a aucunement altéré le procédé ancestral de fabrication. Les poteries sont les mêmes que celles qui existaient il y a 10 ans, 50 ans, 100 ans, 200 ans…
A l’approche du printemps, nos 2 potières arpentent les montagnes pour aller chercher leur matière première « la terre ». C’est la période idéale pour extraire la terre, pas trop humide ni trop friable.
Elles portent leur butin sur la tête.

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Arrivées dans leur « atelier » cabane de branchages dans le jardin couverte d’une tôle, elles nettoient la terre, retirent les brindilles pour extraire la partie argileuse.
Quand la terre a bien décanté, les femmes s’attèlent au travail de poterie.

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Les outils sont rudimentaires :
– Des fines branches pour les orifices,
– une pierre plate pour lisser,
– un seau d’eau pour humidifier.

Le façonnage des poteries reste complètement manuel par la technique dite des colombages. Même les jarres d’1 mètre de hauteur sont façonnées de la sorte. Des morceaux de terre modelés en forme de boudins sont superposés les uns après les autres après avoir été scellés au précédant en l’écrasant.
Une fois le travail achevé, les potières vaquent à leurs occupations ménagères. Elles reviendront sur leurs oeuvres dans quelques jours…
Les poteries sont sèches, Ourdia et Melha prennent successivement chaque poterie dans leurs bras, les poncent légèrement en les caressant amoureusement d’une pierre plate. Les parois doivent être bien lisses pour accueillir la décoration.
On devine des pinceaux, des poils de chèvre rassemblés moulés dans de l’argile. Il y a des couleurs, une pierre pâle pour la couleur ocre, une très sombre pour la coloration noire et une rouge.
On interroge Ouardia pour savoir ce qu’elle va dessiner ou représenter sur ses poteries. Elle ne sait pas, elle ne connait pas la signification des symboles qu’elle dessine. Elle répète des gestes vus et revus des décennies auparavant. Elle laisse le pinceau, la main, l’esprit, la guider…

Elle commence par le fond, elle badigeonne d’ocre ou de rouge.
Les potières nous invitent à revenir le lendemain, la peinture doit sécher.
Le lendemain, le travail artistique commence, Ouardia aligne les symboles sur les poteries spontanément. Elle ne sait pas ce qu’elle représente mais elle le fait sans hésitation. De temps à autre, elle fait une pause, puis retouche une figure, un losange mal fermé, rajoute un point… Ses gestes sont sûrs et maîtrisés. Quand la dernière assiette a reçu sa décoration, elle lève la tête vers nous avec un sourire de fierté.

Il reste l’ultime opération de cuisson. Les 2 femmes se concertent pour décider du jour. La cuisson se fait dans un grand feu de camp, il faut collecter les branchages, les bouses de vache sont déjà prêtes et empilées. C’est Ourdia qui s’affaire à la préparation du feu.

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Les branches sont disposées au sol en arc de cercle, progressivement jusqu’à atteindre un cercle de 3 mètres de diamètre. Quand les branches sont trop longues, Ouardia les casse habilement en prenant appui sur son genou. Les poteries à cuire sont disposées au centre du foyer. Les intrigantes bouses de vache vont servir à couvrir le feu pour le maintenir allumé le plus longtemps possible. Puis des branches sont ajoutées, disposées en épis.
Le travail de préparation est un véritable spectacle. Beaucoup de villageoises viennent y assister. Au moment d’allumer le feu, Ouardia semble nerveuse, elle a oublié le tissu rouge. La protection qui éloigne le mauvais sort et empêche les poteries d’éclater. Il y a une agitation, une jeune fille arrive en brandissant un tissu rouge. Il est hissé sur une branche.

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Le feu prend, la nuit tombe, c’est féerique. Des grillades sont improvisées, des pommes de terre sont jetées dans le feu.
Il y a un véritable air de fête dans ce rituel de cuisson.
Quand le feu est complètement consumé, les potières dégagent les poteries avec soulagement. Il n’y a pas de casse, elles sont toutes intactes !
Pour finir, les poteries doivent être vernies à la résine de pin, mais à Ait Ouarzedine, les poteries ne sont pas vernies. Elles restent à l’état brut..

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Symboles dans l’artisanat kabyle

D’après l’article de Youssef NACIB, Aspects magico-symboliques dans l’imagerie artisanale du Djurdjura

En plus de leur aspect utilitaire ou esthétique, les objets artisanaux kabyles ont aussi eu une fonction magico-religieuse, réconfortant non plus le corps mais l’âme des ruraux. Le langage symbolique de ces œuvres a permis à cette culture antique de franchir les siècles. Par-delà l’émotion esthétique procurée par ces productions, nous sommes en présence de tout un code de normes sociales et de valeurs éthiques. Une fibule ne se porte pas seulement pour sa beauté, mais elle peut aussi contenir un talisman protecteur ou indiquer que la jeune fille qui la porte est promise. Les motifs décoratifs sont porteurs d’idées riches et nombreuses, de représentations philosophiques du monde, de la vie, de la mort, du travail, de l’espérance.

Ornement géométrique et alphabet

La décoration de l’artisanat kabyle s’appuie sur quelques leitmotivs. Le premier est la figure géométrique. Triangles, losanges, chevrons, médaillons, croix, cercles et lignes droites se retrouvent invariablement. Au niveau des couleurs, le rouge, le jaune et le noir sont les trois teintes les plus employées.

On peut remarquer que certains motifs décoratifs présents sur les bijoux, poteries et tissages ressemblent aux caractères de l’alphabet tifinagh (alphabet utilisé par les Berbères). Il se compose de lettres qui sont principalement des lignes géométriques : angles, points, lignes droites, cercles, arcs de cercles, ovales. Etant donné que la civilisation amazigh s’est épanouie sans avoir généralisé l’usage de l’écriture, l’art et l’artisanat populaires demeurent la voie d’accès privilégiée vers ses premiers messages. Ils sont imprégnés de philosophie et de sacré. L’utilisation des caractères de l’alphabet tifinagh n’est pas seulement due à une volonté esthétique, mais traduit aussi l’affectation de sens plus ou moins ésotérique à des signes de l’alphabet. En recourant à ces signes, l’artisan fait remonter à la surface des résurgences antiques (l’alphabet tifinagh était pratiqué avant l’avènement de l’Empire romain en Afrique) et médiévales (les tapis et mosquées des dynasties berbères du Moyen-Âge possédaient aussi cet ornement géométrique). De plus, le motif géométrique possède une autre vertu : offrir à une société analphabète la transmission d’un message culturel (la géométrie permet des régularités constantes) ainsi que l’expression (sans être explicite) de tout l’univers féminin inaccessible aux hommes.

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Alphabet tifinagh

L’importance de la fécondité

La fécondité est symbolisée de plusieurs manières par les artistes kabyles : sous la forme d’une poitrine féminine portant deux points noirs au-dessus ou au-dessous des seins ou encore par un point isolé entouré d’un cercle (il symbolise la vie portée et donnée par les femmes). C’est ainsi que potières et tisseuses exprimaient par le dessin leur vécu biologique et leur condition sociale (la femme stérile était à l’époque marginalisée, car la naissance d’un enfant, mâle de surcroit, signifiait une réduction potentielle des défis et des périls). Au-delà du dessin, la forme même de l’objet peut avoir une signification ou être investie d’une fonction magique et superstitieuse. Ainsi la lampe à huile d’autrefois de chez les Aït-Venni évoquait-elle par sa forme un accouplement humain très stylisé, auquel cas la partie essentielle de la lampe représenterait une femme debout relevant ses jupes tandis que la partie renflée du corps de la lampe serait le ventre de la femme (encore un symbole de fertilité).

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Source : Le guide de la culture berbère, par Mahand Akli Hahhadou

Un bestiaire riche et varié

Dans la poterie kabyle, le taureau représente la reproduction biologique. Sur des céramiques, on peut observer des pictogrammes l’associant à la lune, elle-même symbole de la féminité et de la nuit (quand le soleil représente la virilité et le jour). Ce couple taureau-lune est le pendant du couple ciel-terre que l’on retrouve abondamment dans les motifs décoratifs berbères, transcription cosmique de la fertilité.

En plus du taureau, d’autres animaux ornent les productions artisanales kabyles. Le bélier (autre transmetteur de vie), le serpent (péril, angoisse et mort, mais aussi l’emblème masculin arrogant dressé face à la fragilité féminine), les oiseaux (hirondelle et perdrix sont en particulier des objets de vénération, la première en raison des légendes en faisant un animal aimé du Prophète, la seconde symbolisant la grâce, la fragilité et l’amour maternel et étant l’archétype de la femme idéale, avenante et aimante, par opposition à la poule, sotte et maladroite), l’araignée (alors que le Prophète était poursuivi par ses ennemis, elle aurait tissé une toile à l’entrée de la grotte de Hira, le soustrayant à l’agressivité et l’impiété de ses poursuivants), le lézard, le poisson, l’abeille, l’escargot, le scorpion, sont autant d’animaux qu’on retrouve sur les productions artisanales kabyles.

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Source : Le guide de la culture berbère, par Mahand Akli Hahhadou